On a tous un pote comme ça. Celui qui gagne systématiquement au poker, qui sort le bon chiffre à la roulette, qui remporte le jackpot le soir où il joue pour la première fois. Et à côté, vous. Qui perdez. Encore. Alors forcément, la question finit par s’imposer : est-ce que la chance, cette fameuse chance, existe vraiment aux jeux d’argent ? Ou est-ce qu’on raconte des histoires ?
Spoiler rapide : la réponse honnête, c’est « ça dépend de ce qu’on met derrière le mot ».
Table des matières
- Le hasard, oui. La chance, c’est autre chose.
- La roulette n’a pas de mémoire. Vraiment.
- Ce que Richard Wiseman a découvert sur les « chanceux »
- Au casino, le seul chanceux c’est la maison
- La chance du débutant : un piège particulièrement vicieux
- Peut-on vraiment « se créer de la chance » ?
- Superstitions, grigris et vendredi 13
- Hasard, contrôle et libre arbitre
- Reconnaître quand le jeu devient un problème
Le hasard, oui. La chance, c’est autre chose.
Voilà la distinction que tout le monde rate. Le hasard existe. Personne ne le nie. Quand la bille de roulette tombe sur le 17, c’est du hasard pur, pas l’intervention d’une force cosmique qui aurait décidé de vous sourire ce soir-là. La chance, elle, c’est l’interprétation qu’on colle par-dessus.
Éric Thiery, auteur du Petit livre de la chance, le dit clairement : « La chance n’existe pas, il n’y a que le hasard et les interprétations de ce hasard. » Pas d’entité mystérieuse, pas de bonne étoile. Juste des probabilités qui se réalisent, et un cerveau humain qui cherche désespérément à y trouver un sens.
Ça ne veut pas dire que les événements improbables n’arrivent pas. David et Kathleen Long, un couple britannique, ont gagné deux fois d’affilée à l’Euro Millions. La probabilité que ça arrive : une sur 283 milliards. Et ça s’est quand même produit. Mais ça ne prouve pas qu’ils sont « chanceux », ça prouve juste que les événements rarissimes finissent par arriver à quelqu’un.
La mathématicienne Élise Janvresse le formule très bien : pour une personne donnée, gagner au loto est un événement rarissime, mais tous les jours il y a un gagnant quelque part. Ce n’est donc pas rare en soi. Le problème, c’est qu’on raisonne uniquement depuis notre propre perspective.
La roulette n’a pas de mémoire. Vraiment.
C’est l’un des trucs les plus contre-intuitifs qui soit, et pourtant c’est là, factuel, mathématique. Chaque tour de roulette est indépendant du précédent. Si le rouge sort dix fois de suite, la probabilité que noir sorte au coup suivant reste exactement la même qu’au départ. La roulette ne « rattrape » rien.
Et pourtant. Dans n’importe quel casino, vous trouverez des joueurs qui regardent les relevés des derniers tirages affichés sur un écran, en train de chercher un pattern, une logique, une série à exploiter. Le psychologue clinicien Emmanuel Deun, auteur de C’est mon jour de chance !, appelle ça « du pipeau intégral ». Ses mots, pas les miens. Deux joueurs face à dix rouges consécutifs vont raisonner à l’opposé : l’un va miser noir (« c’est forcément son tour »), l’autre va continuer sur rouge (« la série continue »). Les deux raisonnements sont faux. Également faux.
C’est ce qu’on appelle un biais cognitif, et là les joueurs en sont truffés. L’illusion de contrôle, la pensée magique, le biais de confirmation… autant de mécanismes qui fabriquent une « chance » qui n’existe que dans la tête.

Ce que Richard Wiseman a découvert sur les « chanceux »
Dans les années 90, le professeur Wiseman de l’Université du Hertfordshire a passé huit ans à interviewer plus de 400 personnes pour comprendre pourquoi certaines se disaient chanceuses et d’autres pas. Ce qu’il a trouvé est fascinant.
Une de ses expériences : il a laissé un billet de cinq livres par terre devant un café rempli d’acteurs et de caméras. Deux participants entrent. Martin, qui se considère chanceux, voit le billet, le ramasse, engage la conversation avec un inconnu bien habillé au comptoir, repart avec un contact professionnel. Brenda, qui se dit malchanceuse, passe à côté du billet sans le voir, reste silencieuse, repart les mains vides.
La conclusion de Wiseman est radicale. Les personnes qui se croient chanceuses sont simplement plus ouvertes, plus attentives, plus enclines à saisir ce qui se présente. Elles ne reçoivent pas plus d’opportunités que les autres. Elles en captent davantage.
Autrement dit : ce qu’on appelle « avoir de la chance » est souvent une question de posture d’esprit, pas de faveur du destin.
Au casino, le seul chanceux c’est la maison
Soyons honnêtes là-dessus. Si les casinos existent depuis des siècles et continuent de faire des bénéfices records, c’est parce que le jeu est structurellement conçu pour que le joueur perde sur le long terme. L’avantage de la maison (ou edge) est bâti dans les règles mêmes.
Quelques chiffres concrets :
| Jeu | Avantage de la maison (approximatif) |
|---|---|
| Roulette européenne | 2,7 % |
| Roulette américaine | 5,26 % |
| Blackjack (stratégie optimale) | 0,5 % |
| Machines à sous | 2 % à 15 % |
| Keno | 20 % à 35 % |
Même au blackjack, le « meilleur » jeu mathématiquement, la maison garde un avantage si vous jouez parfaitement. Sur les machines à sous, vous pouvez perdre jusqu’à 35 % de chaque mise en espérance mathématique. Ce n’est pas de la malchance. C’est le design du produit.
Emmanuel Deun est très direct là-dessus : « Si les casinos ont pignon sur rue, c’est qu’ils gagnent leur vie et que vous, vous la perdez. » Pas de jugement moral dans cette phrase, juste une réalité économique.
La chance du débutant : un piège particulièrement vicieux
C’est l’une des fausses croyances les plus redoutables. Un joueur gagne lors de ses premières parties. Il interprète ça comme un signe, un talent, une « chance du débutant ». Sauf que statistiquement, une courte série de gains est parfaitement normale et ne prédit absolument rien sur la suite.
Deun note que presque tous les joueurs pathologiques qu’il a suivis évoquent spontanément cette « chance du débutant » comme point de départ de leur addiction. Elle leur a donné l’impression d’un contrôle, d’une compétence, d’une relation spéciale avec le jeu. Et puis…
Le poker mérite un paragraphe à part. Beaucoup le présentent comme un jeu de compétence, pas de chance. Partiellement vrai. Il y a une part d’habileté, indéniablement, surtout dans la lecture des adversaires et la gestion des mises. Mais Deun rappelle que « les joueurs surestiment grandement la part de l’habileté ». Les cartes sortent aléatoirement. Un joueur médiocre peut battre un champion du monde le temps d’une soirée grâce à une distribution favorable. Sur des milliers de mains, les meilleurs joueurs s’en sortent mieux, oui. Mais on ne joue pas des milliers de mains en une nuit.
Peut-on vraiment « se créer de la chance » ?
Là, ma réponse est nuancée, et je l’assume complètement.
Dans la vie en général, oui. L’expérience du journal de Wiseman est éloquente : il avait caché dans un journal une annonce en gros caractères promettant 250 dollars à quiconque la lirait. Personne ne l’a vue. Les participants étaient trop focalisés sur leur tâche pour remarquer autre chose. La leçon : rester ouvert, relâcher l’attention tunnel, percevoir ce qui dépasse l’objectif immédiat. Fleming n’a pas « eu de la chance » en découvrant la pénicilline en 1928 sur une culture contaminée. Ses confrères avaient vu les mêmes moisissures et les avaient jetées. Lui a été curieux.
Mais aux jeux d’argent pur, cette logique s’arrête net. Vous ne pouvez pas « vous créer de la chance » face à une roulette ou une machine à sous. Vous pouvez choisir les jeux avec le meilleur taux de retour, gérer votre bankroll intelligemment, fixer des limites strictes. Mais vous ne pouvez pas modifier les probabilités par votre état d’esprit, vos rituels, ou votre expérience.
Et là je rejoins totalement Deun : croire le contraire, c’est le début d’un chemin dangereux.
Superstitions, grigris et vendredi 13
Une roulette n’en a rien à faire que vous portiez votre bracelet porte-bonheur.
Ça paraît évident dit comme ça. Et pourtant, les casinos eux-mêmes entretiennent activement ces croyances. Pas de pendule visible, des lumières qui recréent un cycle jour-nuit artificiel pour effacer la notion du temps (au Caesars Palace de Las Vegas, une partie du casino reconstitue les 24 heures en une heure), les derniers numéros sortis à la roulette affichés en continu pour encourager les joueurs à chercher des patterns. Ce n’est pas un hasard, c’est du design comportemental.
Afficher les tirages précédents, ça coûte rien à installer et ça fait jouer les gens plus longtemps. C’est l’éthique marchande selon Deun, comparable à la publicité pour l’alcool ou le tabac.
Hasard, contrôle et libre arbitre
Il y a un truc plus profond ici, que j’aime bien creuser. Simone de Beauvoir, dans Tout Compte Fait (1972), réfléchissait au hasard de sa propre existence : la probabilité que ses parents se rencontrent, que l’ovule et le spermatozoïde spécifiques qui lui ont donné naissance se combinent, était quasi-nulle. Et pourtant.
Sam Harris, neuroscientifique, va plus loin dans Free Will (2012) : on surestimente systématiquement notre contrôle sur les événements. Plus on croit contrôler, moins on apprend de l’environnement, moins on s’adapte. L’illusion de contrôle, c’est ce qui empêche le vrai contrôle d’émerger.
C’est frappant appliqué au jeu. Le joueur qui croit maîtriser la roulette ne voit pas les signaux que le jeu lui envoie. Il reproduit ce qui a fonctionné une fois, sans voir que les circonstances ont changé, ou qu’elles n’ont jamais vraiment joué en sa faveur.
Mais voilà ce que j’en pense, personnellement : il y a toujours une part irréductible de hasard dans tout. On ne peut pas tout contrôler, et vouloir l’éliminer complètement produit exactement l’inverse de l’effet recherché. L’objectif sain, c’est de comprendre ce qu’on peut influencer et ce qu’on ne peut pas. Au casino, la liste de ce qu’on ne peut pas influencer est très, très longue.
Reconnaître quand le jeu devient un problème
Un dernier point, parce qu’il compte. Le joueur sain va au casino pour se distraire, pas pour gagner. S’il gagne, c’est un bonus. C’est la formule de Deun, et elle me semble juste.
Les signaux d’alerte : jouer plus que prévu, emprunter de l’argent pour jouer, mentir à son entourage sur les montants misés, avoir besoin de mises de plus en plus élevées pour ressentir la même excitation. Et surtout : aller au casino en se disant qu’on « va se refaire ». Ce dernier point, selon Deun, est un indicateur quasi-certain de jeu pathologique.
L’histoire qu’il raconte dans son livre est parlante : un homme pioche dans la caisse de son employeur pour jouer, se disant qu’il va se refaire avant le bilan de fin d’année. Au 31 décembre, 20 000 euros manquent. Il ne s’est pas refait. La prise de conscience, dans ces cas, est souvent brutale.
La chance n’a rien à voir là-dedans. C’est de la mécanique comportementale, des biais bien documentés, et une addiction qui fonctionne sur les mêmes circuits neuronaux que d’autres substances.
Jouer peut rester un plaisir. À condition de savoir exactement contre quoi on joue.